The Voices of Capgemini Consulting

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La sécurité pour la production d’énergie : un enjeu majeur à traiter sur le terrain

Par Jacques-Arthur de Saint Germain, Principal Energy & Utilities - Capgemini Consulting

La sécurité : une composante essentielle du monde de l’énergie

Après l’explosion du Piper Alpha en Mer du Nord le 6 juillet 1988, les journaux ont rivalisé de superlatifs pour décrire ce qui restera dans l’histoire comme « la catastrophe humaine la plus chère de l’histoire du pétrole ». 167 morts et une couverture médiatique d’envergure on fait de la plateforme d’Occidental Petroleum une figure emblématique de l’échec sécuritaire du métier. Au-delà des pertes humaines, les dommages matériels (dépassant les 3,4 milliards de dollars US) associés à l’arrêt des opérations et à une fuite de production en mer ont largement contribué à freiner le développement économique de la société dans la région.
 
Dans le golfe du Mexique, après l’explosion sur la plateforme Deep Water Horizon en 2010, les conséquences humaines, environnementales et pour finir économiques ont fait chuter le cours de bourse de BP de plus de 55 % en à peine 3 mois. Le coût s’évalue en dizaines de milliards de dollars.
 
Côté nucléaire, les conséquences de la catastrophe de Fukushima dépassent largement le territoire japonais pour impacter l’ensemble de la filière, notamment via des mesures sécuritaires « post- Fukushima » ayant pour but la maîtrise de la sécurité nucléaire. Le coût de ces mesures, aussi gigantesque soit-il, reste modeste au regard de ceux engendrés par l’accident lorsqu’il survient. Dans un contexte de recherche de compétitivité de la filière nucléaire française, l’aspect « sécurité », (ou « safety » tel que nommé dans les pays anglo-saxons) est plus que jamais d’actualité : c’est un enjeu d’image et de capitalisation boursière.
 
Ainsi, les gouvernements des pays producteurs de pétrole imposent aux compagnies pétrolières candidates à l’exploitation de leurs sols de prouver leur maîtrise des risques sécuritaires, ainsi que ceux de leurs sous-traitants. Les contrats se sont durcis au point que la maîtrise des risques HSE (Health, Safety & Environment) est un passage obligé pour tout prétendant à une concession pétrolière ou à une exploitation nucléaire.
 

Un modèle de « reporting safety » déconnecté des opérations

La prise de conscience de l’importance des enjeux sécuritaires s’est accompagnée du développement d’une batterie d’indicateurs ayant pour objectif la mise sous contrôle de la sécurité opérationnelle des grands groupes. Les acronymes anglo-saxons tels que LTIF (Lost Time Injury Frequency), ML (Medical Leaves), ou TRIR (Total Recordable Incident Rate) sont peu à peu devenus les indicateurs obligatoires : scrutés par les actionnaires, négociés par les partenaires et sanctionnés par les autorités.
 
Tout incontournables qu’ils soient, les macro-indicateurs de « safety » peuvent parfois faire perdre le sens des réalités terrain aux grands groupes énergéticiens, et ce pour plusieurs raisons :
  • Ces indicateurs peuvent être utilisés pour détourner les regards des difficultés économiques rencontrées par une filiale. Lancer une « initiative transverse » permettra de focaliser les attentions sur un sujet qui revêt de toutes façons une légitimité règlementaire ;
  • Ces indicateurs sont parfois utilisés pour masquer l’inefficience sécuritaire des opérations sur le terrain. Ainsi il est de notoriété publique qu’un indicateur tel que l’arrêt de travail sera analysé de la même manière en France et par exemple en Asie (où l’on a vu des ouvriers ayant perdu une jambe pressés de revenir travailler le lendemain pour atténuer l’impact sur les indicateurs) ;
  • Le maintien de ces indicateurs représente à lui seul une gageure, et les groupes doivent mettre en place de couteux systèmes de reporting dont la complexité implique parfois l’intervention certifiante de commissaires aux comptes.
     

Retour à la maille du terrain

Pour autant, une prise de conscience est à l’oeuvre dans le monde de l’énergie : les opérations prennent place sur le terrain, et c’est sur le terrain que la sécurité doit s’observer et se mesurer. Il est souvent plus efficace de discuter avec le staff des sites de production qu’avec le directeur de la sécurité du groupe. Ainsi :
  • Les sujets abordés sont moins agrégés et donc plus proches des réalités opérationnelles ;
  • Les discussions portent sur les comportements à risques, les procédures court-circuitées, la culture de l’intervention, l’esprit d’équipe, etc. ;
  • On parle de l’expertise non plus comme un diplôme reçu, mais comme une reconnaissance accordée par des collègues ;
  • La confrontation entre les objectifs de planning et ceux de sécurité est rendue plus visible ;
  • Il est possible de faire une analyse croisée de la perception de la sécurité par les différents niveaux hiérarchiques.

 

L’excellence opérationnelle pour améliorer la sécurité

C’est sur le terrain que la sécurité doit s’améliorer. Et cela passe par un concept simple : considérer la sécurité non pas comme une fin en soi, mais comme une composante intrinsèque de la performance opérationnelle (cf. matrice ci-contre) . Ce concept est très opportuniste : toute la palette d’outils et de méthodes d’excellence opérationnelle (telles que le Lean management ou le Six Sigma) devient vecteur d’amélioration de la sécurité des opérations. Ainsi :
  • L’Obeya, une réunion d’équipe quotidienne créera un climat de collaboration et d’attention au sein de l’équipe et permettra l’identification des risques sécuritaires rencontrés par l’équipe ;
  • Les statistiques du Six Sigma permettront d’identifier des « signaux faibles » d’un accident récurrent pour l’éviter ;
  • Une approche « 5S » permettra de réduire les risques de l’environnement physique et d’identifier immédiatement les dangers de proximité ;
  • Une matrice de compétence pourra structurer la montée en compétence de l’équipe sur les activités à risque ;
  • La restructuration du système de management permettra l’application des sanctions aussi bien que des récompenses…
Que ce soit Pulse chez Technip, LIHS (Leadership in health & safety) chez Saipem, Focus (Forging our culture on safety) de Total ou encore les safety rules d’Aker Solutions, les initiatives de sécurité sont encore parfois tiraillées entre la nécessité d’améliorer des indicateurs macro et le besoin de changer les choses sur le terrain.
 
Le rapport 2015 de l’Inspecteur général pour la sûreté nucléaire pousse déjà le groupe EDF à la simplification des processus et des organisations. Il exhorte à plus de courage managérial et d’actions terrain. La transformation des esprits prendra du temps, mais les résultats obtenus sur les sites de production par l’excellence opérationnelle, qui reste plus que jamais d’actualité, sont de nature à faciliter ce changement.
 
 
 
 
 
 
Article publié dans Enerpresse N°11774, le jeudi 2 mars 2017
 

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Jacques-Arthur de Saint Germain
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