The Voices of Capgemini Consulting

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La transformation digitale de l’énergie : opportunités et défis pour les acteurs traditionnels

Par Philippe Vié, Vice President ; et  Marianne Boust, Managing Consultant chez Capgemini Consulting.

 

Le 5 avril 2017, l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) a réuni à Paris quelque deux cent représentants du marché de l’énergie (utilities, pétroliers, start-ups…), représentants gouvernementaux et des acteurs du digital (Google) pour échanger sur le thème de la digitalisation de l’énergie. La conférence avait pour but de mieux comprendre les implications en termes d’impact sur l’économie, la demande en énergie, la sécurité d’approvisionnement et les nouveaux modèles d’affaires. A cette occasion, le directeur de l’AIE Fatih Birol a rappelé que le mandat de l’agence s’était élargi au-delà des marchés pétroliers : d’une part elle traite de nouveaux sujets tels que l’électricité, le transport et les énergies renouvelables ; d’autre part elle accueille des pays émergents tels que l’Inde. L’AIE souhaite publier une étude sur le digital et l’énergie pour la fin d’année 2017 et a lancé une série de conférences/sessions de travail dont faisait partie cette conférence.

A titre d’illustration et en introduction de la conférence, il a été mentionné que les investissements digitaux dans les réseaux électriques vont représenter 500 milliards de dollars d’ici les 5 à 7 prochaines années1. Ces investissements concernent l’intégration des nouvelles capacités électriques de sources renouvelables, l’amélioration de la performance et la sécurité des infrastructures.
 
La conférence a permis à chacun d’échanger sur les opportunités et les barrières que représentent cette transformation profonde du secteur de l’énergie. Nous reprenons ci-dessous les principaux sujets abordés et la position des acteurs.
 
Les changements de mode de vie, les nouveaux usages de consommation et les nouvelles technologies bouleversent la demande énergétique. Les utilities et énergéticiens traditionnels ont exprimé leur inquiétude sur une tendance durable de réduction de consommation énergétique dans les pays de l’OCDE, remettant en cause leurs modèles d’affaires. 
 
Dans les économies développées, la demande énergétique va se stabiliser voire diminuer, entrainant une baisse des ventes pour les énergéticiens.
 
Dans les transports, le ralentissement de la consommation s’explique par trois grands facteurs : électrification des modes de transport, changement de modèle d’acquisition des voitures (co-voiturage, location, partage des véhicules) et réduction des déplacements (congestion dans les grandes villes, achat en ligne…). 
 
Dans les bâtiments, la recherche de l’efficacité énergétique à tous les échelons est valorisée. Les politiques réglementaires incitent les fabricants à développer des objets de consommation moins énergivores (tablettes, écran de télévision, électroménager, ampoules…). Les consommateurs réclament également une réduction de leur facture énergétique dans un contexte d’augmentation des coûts. Le concept de « smart home » permettant le pilotage de la consommation est amené à se déployer massivement. RTE France a rappelé que la consommation électrique en France est orientée à la baisse sur l’horizon à moyen terme passant de 479 TWh en 2015 à 471 TWh en 20212.
 
Autre problématique à moyen-terme pour les opérateurs de réseaux, le rapprochement de la production et de la consommation : la production centralisée diminue, se traduisant par une baisse du volume d’acheminement pour les opérateurs, au fur et à mesure que les capacités renouvelables décentralisées (notamment photovoltaïque) se développent chez les particuliers, les industriels et dans le secteur tertiaire, en proximité de la consommation voire, pour des solutions d’autoconsommation. Ce phénomène est peu important en France actuellement mais pourrait devenir significatif après 2025.
 
Ce constat diffère cependant dans les économies en voie de développement. La demande énergétique, suivant de près la croissance du PIB, est très forte. Par exemple l’agence internationale IRENA prévoit que la consommation électrique en Afrique augmentera d’au moins 5% par an entre 2015 et 20303.
 
La palette des applications pour les outils digitaux s’élargit à mesure que les technologies s’améliorent. Les présentations des différents acteurs (utilities, pétroliers, start-up et opérateurs réseaux) ont montré que les opportunités du digital dans l’énergie étaient multiples : gestion des actifs, optimisation des réseaux, relation client améliorée et nouveaux services au-delà de la fourniture d’énergie. Par rapport à l’atelier de mars 2016 organisé par IDC4 qui notait que la transformation digitale avait commencé par la relation clients, on observe que les utilities priorisent maintenant la digitalisation de leurs opérations.
 
Grâce aux avancées technologiques récentes, les acteurs multiplient les investissements digitaux dans les opérations. La digitalisation des opérations « digital industriel » a débuté il y a une décennie environ avec le déploiement des compteurs intelligents. Actuellement il y a un regain d’intérêt du fait de la chute des coûts des équipements (batteries, photovoltaïque) et de l’amélioration de la performance des outils (IoT, data analytics, outils de communication à distance, robots, intelligence artificielle, outils de mobilité). Pendant la conférence, les exemples suivants ont été présentés :
 
Contrôle à distance des actifs : Iberdrola, un des pionniers dans ce domaine, a déployé en 2003 un centre d’opération à Tolède en Espagne pour suivre et contrôler en temps réel près de 7 GW d’actifs éoliens et hydro dans 9 pays. Les données collectées ont permis d’anticiper les pannes, de mieux contrôler l’injection des renouvelables sur le réseau et donc d’améliorer la stabilité du réseau. Ces mesures ont permis de réduire significativement les coûts d’opération et de maintenance des parcs et du réseau. Engie vient d’annoncer le même développement. 
 
Maintenance : d’après le ministère de l’économie, du commerce et de l’industrie japonais – METI – l’utilisation des équipements connectés pour améliorer l’opération du réseau électrique et prévenir les pannes permettrait d’économiser 3.3 Mds de dollar par an sur les centrales électriques en exploitation dans le pays.
 
De nouvelles technologies sont attendues pour l’horizon 2030 et BP a aussi cité les plateformes opérées par robots, l’information cognitive, l’intelligence artificielle, la blockchain et les technologies quantum. Ces technologies permettraient d’extraire 450 Mds bep. L’opérateur de réseau RTE, déjà très Digital, ambitionne de son côté de digitaliser l’intégralité de ses sous-stations électriques en France d’ici 2030.
 
 
Cartographie de la valeur et de la maturité des applications digitales dans les opérations – Capgemini Consulting
 
La digitalisation de la relation client est bien avancée, mais les disparités entre acteurs sont fortes. Selon notre expérience, la plupart des utilities ont digitalisé leur interface client (gestion dématérialisée de la facture, applications mobiles, self-care…). Cependant la conférence a montré que certains acteurs étaient en retard et que même pour les plus avancés, on était encore loin des standards attendus si l’on compare à des opérateurs de service nés avec le Digital tel qu’Uber. 
 
Les entreprises traditionnelles devront intégrer les start-ups et les nouveaux modèles d’affaires dans leur stratégie.  Lors d’un sondage effectué pendant la conférence, moins de 30% des répondants ont estimé que les entreprises traditionnelles (utilities, majors pétroliers) seraient les leaders de la transformation du secteur de l’énergie. La majorité des répondants ont préféré répondre que la transformation viendrait des nouveaux entrants/nouveaux modèles d’affaires. Ainsi la capitalisation boursière de Tesla a dépassé celle de Ford au début de mois. Il y a donc urgence pour les acteurs traditionnels d’innover. 
 
Les nouveaux modèles d’affaires dans l’énergie sont à l’origine inventés par des start-ups. Dans nos travaux sur l’innovation dans le secteur, on se rend compte qu’elle vient souvent des start-ups et notamment sur l’aval (réseaux, fourniture, services clients). Or les start-ups ont un réel challenge de passage à l’échelle et ont besoin d’utiliser les grands acteurs pour faire levier sur leurs inventions, utiliser les capacités de financement et la base clients des acteurs installés. Par conséquent chacun peut y gagner à condition que les grands acteurs préservent les capacités d’innovation de la start-up. Le contrôle pourra se faire par différents moyens : prise de participation via les fonds de capital-risque, joint-venture…
 
La réglementation, un facteur clé pour permettre la transformation digitale de l’énergie. On observe actuellement une intervention croissante des régulateurs sur le marché énergétique du fait des objectifs de protection du climat, avec des répercussions énormes sur le rôle des acteurs. Par exemple la transition énergétique implique un rôle accru pour les opérateurs de réseau distribué mais la régulation n’a pas encore clarifié le périmètre de contrôle des opérateurs (exemple du contrôle vs. propriété des actifs de stockage électrique). Pendant la conférence, les intervenants ont mis en avant deux axes réglementaires :
 
La protection des données individuelles et des attaques externes (volet cyber-sécurité) : comment réconcilier le besoin de partager des données avec le plus grand nombre d’opérateurs et de consommateurs tout en préservant l’intégrité du système ? Les autorités publiques ont pour mission de poser un cadre qui rassure les investisseurs. Début 2017 le département de l’énergie des Etats-Unis s’est inquiété du risque grandissant de cyber attaques sur les réseaux électriques américains5
 
La mise en place régulière de projets pilotes pour stimuler l’innovation et le développement de nouvelles compétences. L’Allemagne a récemment voté une loi sur la digitalisation de la transition énergétique visant à déployer des compteurs intelligents pour tous les consommateurs d’ici 2020 et de construire des infrastructures digitales robustes. 
 
L’innovation technologique est toutefois plus rapide que le rythme d’intervention des régulateurs. L’expérience montre que la réglementation doit suivre de près les signaux de marché et être en capacité de s’adapter. Le risque est de voir un décalage entre les ruptures technologiques et un processus de projets pilotes trop long. Par exemple l’autoconsommation photovoltaïque et l’utilisation de batteries individuelles n’était pas autorisée dans les codes réseaux jusqu’à 2016, empêchant les acteurs français de se positionner sur ces nouveaux marchés alors que l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni étaient déjà avancés.
 
Les utilities pionnières du Digital sont les mieux placées pour affronter les défis énergétiques du 21ème siècle. Les acteurs déjà installés ont bien compris l’ampleur des enjeux de la transformation digitale du secteur et ont multiplié les initiatives. Les acteurs qui ont très tôt su investir dans des nouvelles technologies/nouveaux modèles d’affaire bénéficient d’une longueur d’avance. En effet, ils ont déjà entamé leur transformation digitale et sont donc suffisamment agiles pour faire évoluer leurs modèles d’affaires et leurs modèles d’opération. On citera des acteurs tels que Centrica/British Gas au Royaume-Uni et Eneco au Pays-Bas et qui ont dû faire face à une forte concurrence dans leurs marchés domestiques ont accéléré leur transformation.
 
Article publié dans Enerpresse, le jeudi 1 juin 2017
 

1EY (2016) Digital grid: powering the future of utilities

2Synthèse du bilan prévisionnel 2016 – RTE France

3 IRENA – Prospects for the African Power Sector

4Article Capgemini Consulting du 7 avril 2016 - « Transformation Digitale : les utilities au milieu du gué ».

5Transforming the Nation's Electricity System-The Second Installment of the Quadrennial Energy Review

 

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Philippe Vié
Philippe Vié

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